RSE : le sigle devient de plus en plus une référence. Mais à quoi correspondent précisément ces trois lettres? La réponse la plus courante (et la plus conforme à l’origine du sigle) est : Responsabilité Sociale de l’Entreprise. Cependant, pour bien marquer que la dimension sociale ne peut s’arrêter à des considérations internes à l’entreprise, certains préfèrent évoquer une responsabilité « sociétale ». D’autres, souhaitant indiquer clairement tout ce que recouvre le champ d’action pour un développement durable préfèrent que la troisième lettre du sigle désigne la préoccupation environnementale.
Responsabilité Sociale de l’Entreprise ? Responsabilité Sociétale de l’Entreprise ? Responsabilité Sociale et Environnementale ? Après tout, peu importe. Quelle qu’en soit la déclinaison, le sigle correspond à la nécessité de prendre mieux en compte les personnes et la planète dans toute activité économique.
Cet impératif ne se réduit évidemment pas aux acteurs de la production de biens ou de services. Mais la référence première à la Responsabilité (mot ici intangible) renvoie sans ambiguïté à l’engagement volontaire des entreprises pour intégrer les enjeux sociaux et environnementaux dans leur stratégie et dans leur fonctionnement quotidien.
La notion de volontariat est essentielle dans l’approche de la RSE, car la Responsabilité correspond à un choix librement assumé, en dehors de toute obligation. L’entreprise qui s’affirme responsable parce qu’elle respecte scrupuleusement toute la loi – mais rien que la loi – commet un contresens puisqu’elle se contente de suivre les prescriptions qui lui sont imposées par une autorité extérieure.
En fait, la RSE commence là où s’arrête la loi : elle s’ouvre sur tout ce que les entreprises font et peuvent faire au-delà des contraintes légales.
La loi est indispensable. Elle établit un cadre, définit des limites, trace des lignes directrices. Mais elle ne peut tout régler, d’autant moins qu’à l’expérience la législation peine à s’avérer totalement opérante. Trois exemples, parmi d’autres, peuvent en témoigner.
Premier exemple : la loi française impose aux entreprises d’employer un nombre de personnes handicapées en proportion de leurs effectifs globaux. Mais elle leur donne aussi la possibilité de se libérer de cette obligation en contrepartie d’une pénalité financière. La question de l’insertion des handicapés dans le monde du travail a heureusement progressé mais elle est toujours posée et ne peut être réglée sans une plus forte implication des entreprises.
Deuxième exemple : au cours des dernières années, plusieurs lois ont été adoptées en France pour combattre les injustices dont sont victimes les femmes dans la société (lois sur la parité politique, sur l’égalité professionnelle, sur l’égalité salariale). Pour autant, en dépit de cet arsenal législatif, le fameux « plafond de verre » demeure et les femmes restent largement sous-représentées dans les instances décisionnelles. Un récent rapport du Conseil Economique et Social montre, à cet égard que l’accession des femmes à des postes élevés n’est pas meilleure dans la fonction publique d’Etat que dans le secteur privé. Quant au Parlement, en dépit des lois qu’il avait votées, il ne comprenait que 14 % de femmes avant les élections législatives de juin 2007.
Troisième exemple : la France s’est dotée d’un droit de l’environnement contraignant pour les entreprises. Mais, dans le même temps elle a été mise en cause par les instances européennes au sujet de la limitation des émissions de gaz à effet de serre. Cette limitation donne lieu d’ailleurs à des pratiques pouvant engendrer quelque perplexité : des quotas de rejets de CO² sont attribués aux entreprises et celles qui ne les atteignent pas peuvent vendre les volumes non utilisés à celles qui dépassent les quantités autorisées. Il se crée ainsi un véritable marché de droits à polluer.
En l’occurrence, il serait incontestablement plus responsable de privilégier l’esprit de la loi plutôt que de s’en tenir à la lettre qui permet de contourner les bonnes intentions légalement exprimées.
L’entreprise ne fait donc preuve d’une véritable responsabilité sociale et environnementale qu’en débordant du cadre de la loi (et parfois en anticipant son évolution).
La démarche est-elle nouvelle ? Dans une région comme le Nord-Pas de Calais le patronat peut revendiquer une forme d’antériorité avec des initiatives anciennes et historiques qui ont ensuite été généralisées. Les allocations familiales ou la contribution des entreprises au logement social (comme ensuite sous le nom de « 1% patronal ») ont été initiées ici par le volontariat de grands industriels.
Cependant, il est juste de remarquer que ces bonnes pratiques, dites « paternalisme » venaient du seul engagement de dirigeants souhaitant transposer dans l’entreprise leurs valeurs morales personnelles, issues du catholicisme. Il s’agissait donc de décisions prises de manière unilatérale et transmises, de haut en bas, par la voie hiérarchique.
Par certains côtés, l’influence de ce paternalisme a inspiré une part de la RSE. Mais celle-ci est aujourd’hui tout autre. Elle correspond à une éthique globale et non à une morale personnelle. Elle n’est plus univoque (dépendant de la seule volonté patronale) mais plurielle parce qu’elle ne peut exister qu’en impliquant tous les acteurs de l’entreprise.
Le concept de la RSE porte en lui-même la reconnaissance de l’ensemble des composantes de l’entreprise : ses actionnaires et ses dirigeants, bien sûr, ses salariés, évidemment, ses clients en toute logique, tout comme ses fournisseurs, sur les territoires où elle est présente.
La responsabilité doit effectivement s’exercer dans le respect et l’écoute de tous les partenaires de l’entreprise. Elle n’est donc pas le résultat d’une morale personnelle mais l’incarnation d’une éthique globale.
S’il est vrai qu’une démarche de la RSE est le plus souvent initiée par le dirigeant de l’entreprise, elle ne peut atteindre sa pleine efficacité qu’à condition d’être largement partagée. En interne, cela suppose l’implication du personnel et c’est en ce sens que l’émergence de la RSE peut être « interprétée comme une proposition faite au salarié de devenir acteur au niveau individuel ».
Il y a là un nouveau changement pour la négociation sociale dont il faut connaître et admettre les limites. La RSE peut constituer une partie importante du dialogue entre les dirigeants, d’une part, et le personnel et ses représentants d’autre part. Mais elle ne peut prétendre en couvrir la totalité. Elle ne saurait préserver de revendications voire de confrontations sur d’autres sujets. Autrement dit, elle n’est pas la monnaie permettant d’acheter la paix sociale et le silence des syndicats. Cela étant bien compris de tous – il n’en reste pas moins qu’en développant la responsabilité à l’égard des personnes, la RSE est incontestablement facteur de cohésion au sein de l’entreprise, comme elle peut l’être également pour l’ensemble de la société.
Un facteur de performance
Si la mise en place d’une politique « externe » de RSE est par définition un acte volontaire de l’entreprise elle répond à des attentes exprimées par les populations de façon diffuse ou organisée.
La préservation de l’environnement est un des piliers de la RSE – fait ainsi l’objet d’un engagement vigoureux des ONG auquel les acteurs économiques ne peuvent rester indifférents. Entre eux, le dialogue peut aboutir à l’élaboration de politiques concertées allant même, parfois, jusqu’à la « labellisation » des bonnes pratiques d’une entreprise par une ONG.
Une telle « pression sociale » peut aussi être exercée par les consommateurs mais leurs groupements semblent disposer de moins de force, de moins de cohésion, pour deux raisons. D’abord, même s’ils sont orientés par des influences diverses, les comportements d’achat sont plus marqués par des considérations d’ordre individuel que par des inspirations d’intérêt collectif. Ensuite, sauf pour ceux qui inscrivent leurs convictions dans un militantisme actif, les consommateurs ont quelque peu tendance à faire passer leurs vertus citoyennes au second plan au moment de leurs achats, en privilégiant notamment les prix des produits.
Néanmoins, une évolution de fond est constatée depuis des années et de plus en plus de consommateurs intègrent des critères éthiques dans leurs choix comme le montre par exemple, la progression du « commerce équitable ».
Cette nouvelle demande offrant des perspectives de marché, des entreprises font savoir qu’elles y répondent. Ainsi voit-on se multiplier les annonces publicitaires mettant en avant des critères éthiques pour vendre des produits et des services. Une telle utilisation à des fins de marketing est-elle compatible avec l’esprit de la RSE ?
En fait, il convient de poser la question autrement et même d’en inverser les termes, la RSE peut-elle être rentable ? La réponse est, sous conditions, doublement positives.
D’une part, il n’y a ni objection, ni contradiction à ce que la RSE fasse bénéficier les entreprises d’un effet d’image dès lors que l’engagement social et environnemental est réel. Si les positions sont blâmables, la reconnaissance d’efforts sincères et tangibles est légitime.
D’autre part, la RSE ne doit pas apparaître comme une charge pénalisant l’activité de l’entreprise. Elle peut, au contraire, contribuer à en améliorer les performances globales. Pour ne citer qu’un cas : en s’ouvrant davantage à la diversité ethnique, IBM a notablement accru son chiffre d’affaires en relation avec les PME dirigées par des représentants des minorités.
Une dimension et une vocation éthiques
La RSE peut s’avérer co-fructueuse profitant à tous les partenaires de l’entreprise. C’est en procédant à cette démonstration que les chances de l’étendre seront les plus fortes. Il faut pour cela multiplier les présentations d’exemples de bonnes pratiques pour rendre celles-ci contagieuses.
Cette contagion par l’exemple entre les entreprises mais aussi entre les territoires est un moyen de généraliser la RSE. C’est nécessaire car les questions auxquelles elle apporte des réponses se posent, sous des formes diverses et à l’ensemble de la planète. Tel est l’objectif du Forum Mondial de l’Economie Responsable organisé à Lille pour un cycle de quatre années (2007 – 2010).
Ainsi se trouve vérifiée la thèse selon laquelle une double action est possible : locale et internationale.
Concrète et universelle : telle se présente alors la RSE. Certes, elle ne peut prétendre fournir à elle seule le remède à tous les maux de la planète, mais elle apporte une contribution importante à la correction d’un système dont la globalisation a aggravé les excès.
La RSE s’inscrit clairement dans une logique d’économie de marché. Cependant elle ne peut admettre les dérives « court termistes » d’une forme de capitalisme spéculatif guidée par la volonté d’obtenir la plus forte rentabilité financière immédiate, quelles qu’en soient les conséquences.
La RSE ne prétend pas substituer son action à celle des Etats, des organisations internationales et des forces sociales. Mais elle peut devenir « une nouvelle régulation du capitalisme ».
La preuve est faite que le capitalisme est un mode de production efficace, mais s’il sait – mieux que tout autre système jusqu’à présent – comment produire des richesses, il ne dit pas pourquoi et, surtout, pour qui. Il n’est qu’une méthode, or l’éthique commande de « penser aux fins et non seulement aux moyens ». C’est précisément dans cette dimension, et dans cette vocation éthique que la RSE s’affirme comme la Recherche de Sens pour l’Economie.
Philippe VASSEUR